Jeudi 10 mai 2007

Les pas

As-tu vu les épanchements d’or et de sang qu’étale le soleil couchant sur les murs de nos grises villes ? Tout se fond dans cette lumière chaude, vive, brûlant la rétine de qui la regarde, fondant les lézardes en une nappe brillante, plaquant d’une feuille d’or les moellons nus; et le vent glacial nous rappelant où nous sommes.
On aimerait alors marcher dans les rues, sans but, les mains gantées, enfoncées dans les poches a les défoncer, le col relevé jusqu’au raz des oreilles, le nez dégoulinant, reniflant et rouge et les yeux brillants de cette atmosphère irremplaçable.
Et partout autour de nous, les gens presseraient le pas, les yeux sur leurs chaussures comme s’ils ne les connaissaient pas, surpris et perplexes apparemment en permanence, au point de froncer les sourcils à s’en déformer la face. Les vieilles dames figées sur les trottoirs, le bonnet laineux rejoignant le col de l’épais manteau, parleraient d’un rien qui fait tout avec leur voisine, tandis que le chien couvert de son petit gilet vert, ou rose, soigneusement boutonné, rétabli l’équilibre naturel du massif vert si savamment dérangé par des agents assermentés toute la journée. Les enfants sauvages hurleraient des cris inattendus, s’interpellant en un langage qui nous échapperaient comme le notre échappait en son temps, riant et s’insultant, courant, s’essoufflant, jetant cartables et baluchons comme de savants joueurs de pétanques, carreaux sur carreaux au pied de béton du banc public, pour mieux se rattraper. Les jeunes filles marcheraient par groupe de quatre, serrées telles des poissons pilotes autour d’une, parlant d’une voie basse et aiguë d’un somptueux mystère qu’elles seules peuvent apprécier et partant soudain d’un rire perçant la voûte des arbres, effrayant le chien fureteur, éveillant les jurons des gamins et décollant les visages contractés des chaussures qui ne cessent de se presser.  

Et tu serais là, prés de moi, glissant ta main nue, l’enfouissant dans ma poche, rejoignant, serrant mes doigts glacés, nos deux regards portés vers le même horizon flamboyant, pas dans pas, lent, profitant, souriant, emmenés vers cette même lumière toujours blottie au cœur de nous deux, soudain jaillie et inondant nos cieux. Mes yeux se tourneraient alors, se porteraient doucement jusque dans tes yeux. Et cessant notre marche invisible, nous unirions nos souffles, oubliant le vent, les passants, les chiens emmitouflés, les gamins agités, les jeunes filles dans le secret. Jusqu’à la nuit tombée, ni le froid, ni l’ombre ne nous sépareraient.

Ma poche est vide, pleine de mes doigts glacés, et tout l’or de notre lumière se fond maintenant dans les bleus de l’hiver.

Je me retourne.

Oui !

Ce sont bien tes pas cette musique sur l’asphalte gelé…

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